Le métier va mal. Tout le monde le dit. La BD, l'illustration (pour peu que ce soit le même métier) vont mal. Dernier événement corroborant cette situation, la décision du festival de Montreuil, de rendre payante la journée professionnelle proposant aux illustrateurs étudiants ou jeunes professionnels de montrer son book à des directeurs artistiques. 10€ pour voir 3 Directeurs artistiques, magazines et café inclus, comme chez le coiffeur (j'ose espérer que le café y sera meilleur).

Directeur Artistique, le nom en impose. Rien que pour ça, il est bien normal que ce soit à toi jeune illustrateur, de te déplacer depuis Paris ou la province (avec dans ce cas doudoune qui tient chaud pour aller prendre le train à 6h du mat, sac de couchage pour dormir chez les potes qui t'hébergent, et la joie d'arriver dans un salon où la température frôle les 35°C, toutes les conditions être à l'aise) pour rencontrer un Directeur Artistique.

Appelons le DA, c'est plus cool, ça permet aussi d'oublier les nobles mots auxquels renvoient les initiales.
Le DA est une tête chercheuse, logiquement celui qui assume les choix graphiques forts, les orientations visuelles. Le DA est une tête chercheuse bien plus efficace quand ses fesses ne se lèvent pas de son siège. Viens donc, petit illustrateur.

Le DA envie ton statut d'illustrateur. Il rêve de devenir illustrateur freelance aussi, le temps de payer sa barraque, sa voiture, tout ça, avec son salaire de DA, il le fera, sûr, car tout de même, quel beau métier, et puis cette liberté du freelance, c'est formidable.

Evidemment, toi, jeune illustrateur, tu ne penses pas à la vie, tu vis ta passion de dessiner, tu es freelance ou rien.

Le DA te rappellera, c'est sûr. Certes, ça ne dépend pas de lui, enfin, que de lui, pardon, mais il te rappellera. Oui, oui, bien sûr, tu peux bien sûr lui donner une carte avec l'adresse de ton site, il est probable qu'entre 2 vidéos sur Youtube il ait le temps d'aller le voir.


Stop.


Voilà, je charge, sans discernement, car depuis que j'ai commencé ce métier, je n'ai pas rencontré que des DA comme ça, loin de là. J'ai croisé plein de gens passionnés, qui se battent pour des choix, qui affrontent les clients et les commerciaux (car oui, sache-le illustrateur, ton travail est entre les mains des commerciaux, c'est à peu près la même chose que de laisser la politique aux financiers). J'ai eu le plaisir des rencontres, de voir des projets se construire et aboutir, de m'entendre dire des vrais conseils ou de vrais critiques sur mon travail de la part de DA (autres que celles du client rapportées par les commerciaux et transmises par un DA j'entends). J'ai eu et ai maintes fois l'occasion de faire mon métier avec des gens qui le comprennent, et avec le sentiment de comprendre et servir de mon mieux la demande du DA, sans me trahir moi-même, condition essentielle pour un travail de qualité.

Cependant, et les temps de crise n'y sont peut-être pas étrangers, j'ai l'impression que s'installe une attitude très désinvolte. Je ne compte plus les projets où l'on m'a dit "OUI, c'est sûr le client veut travailler avec toi", où l'on oublie de me dire "Ah oui alors très important, tu es en concurrence avec 5 autres illustrateurs, et nous-mêmes, l'agence, sommes en concurrence avec 3 autres agences", ni les demandes de devis urgentes auxquelles je réponds mais qui restent sans suite ("Allô ? Ah, oui, j'ai oublié de te rappeller, non, t'es pas pris"), les annonces de mon agent me disant "Ils voulaient bosser avec toi, mais comme j'ai refusé une Nième fois de baisser les prix, ils vont faire faire le projet en interne (argument bidon de la part de l'agence à l'agent pour dire qu'ils ont déjà prospecté auprès d'un autre binôme agent-illustrateur moins cher au même moment où ils cherchaient à te faire baisser le prix).
Ah, et les prix… Bien sûr quand tu baisses ton tarif, ne pense pas que le DA baisse son salaire mensuel au prorata de ton geste. Ca paraît évident, bien sûr, mais quand on entends la façon dont c'est dit ou annoncé, on a le droit d'en douter.

Je pense que beaucoup d'illustrateurs avec un peu d'expérience reconnaîtront ces phrases, je pense que certains DA ou chefs de projets les entendront comme si elles venaient de leur bouche. Quant aux illustrateurs débutants, j'ai des échos guère plus réjouissants.
Je dis DA, je pourrais dire aussi éditeurs, concernant la BD.

Il y a une autre chose un peu cruelle, je dois en convenir aussi. Je comprends que les DA soient saoulés, car l'offre sur la marché des illustrateurs augmente, et cela va presque de soi, la qualité générale baisse. Il est facile de s'improviser illustrateur, vraiment. Grâce aux outils numériques, ou encore grâce à l'observation du marché et la copie éhontée des choses qui marchent, peut-être aussi à cause de gens qui ne réalisent pas simplement qu'ils n'ont pas (ou pas encore) le niveau pour ce métier, ou simplement la compréhension du métier et de ce marché (oui, vilain mot, marché ; mais quand je dis marché j'ai encore l'innocence de penser au marché à légumes, par exemple).

Cependant, j'ose croire qu'il est encore possible de réinstaller un peu plus de courtoisie et de considération dans les rapports entre illustrateurs et DA, ou de manière générale, gens qui publient. Non, ce n'est pas parce que l'on se déplace jusqu'à Paris pour vous rencontrer, les aisselles en sueur sous la doudoune et les épaules lacérées par le sac à dos, que vous devez vous sentir important. Ce n'est pas parce que vous avez un pouvoir décisionnaire que vous êtes important. Ce n'est pas parce que vous faites partie d'une élite d'happy few de la création/édition que vous êtes importants.
Vous êtes importants parce que votre métier lui aussi est formidable, mais en sabrant votre métier, qui a la garantie du salaire, vous sabrez le mien, qui n'a la garantie de rien.


J'espère que les DA qui recevront les jeunes illustrateurs à Montreuil liront ce texte.


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PS : J'oubliais, mais je suis allé aux rencontres professionnelles de Montreuil il y a 15 ans. C'était gratuit, mais déjà une blague, une sorte d'opération de bonne conscience de la part de l'édition. Je n'ai tiré aucun contact de ces rencontres (mon travail était trop trash, trop particulier, trop typé ou pas assez), j'ai vu ce qui plaisait, ce qui ne plaisait, j'ai vu cette situation où nous tous jeunes illustrateurs aux aisselles trempées et aux épaules sciées somment dans la même gamère, mais tous mis en concurrence par cette situation. Il ne faut pas aller à MOntreuil pour espérer en tirer une publication, mais pour comprendre ce domaine. Vous aussi, illustrateurs, voyez, triez les DA, apprenez à les reconnaître. Je vous souhaite de savoir trouver à l'avenir sur des DA formidables, fiers de leur métier, qui sauront vous rendre fiers du vôtre.